Au coin du Feu...

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 Amalya de la Taverne

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Amalya
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MessageSujet: Amalya de la Taverne   Sam 6 Jan - 20:52:56

Aussi loin que ses souvenirs remontaient, Amalya se souvenait d'avoir été sur les routes.
Elle se souvient d'un temps où elle suivait une caravane de gitans sur les routes d'Arimécie. Elle garde peu de souvenir de cette période, car elle les a quitté dès qu'elle en a eu l'occasion. Les adultes étaient gentils avec elle, mais les enfants beaucoup moins. Elle était la seule à ne pas avoir de parents et était traitée comme une étrangère.
Ses voyages la menèrent sur des chemins chaotiques, mais sa vie lui paraissait trépidante : une nuit à danser au bal avec les nobles, la suivante en prison... Son quotidien, c'était l'aventure, le grand air.
Un jour elle rencontra au bord d'une rivière un vieillard accompagné d'une petite fille blonde et d'un petit garçon brun. Elle partagea leur repas ce soir-là et discuta avec eux. Ils avaient eux aussi beaucoup voyagé, mais elle comprit à leur récit qu'ils ne se contentaient pas de traverser les kilomètres, mais qu'ils voyagaient d'une manière subtile entre les mondes. Au matin ils se séparèrent, malgré son envie de les accompagner. Mais le vieillard lui donna alors un étrange collier noir et rouge qui semblait fait de graines. "Porte-le, car c'est la clé de bien des secrets" lui dit-il en souriant. Elle le mit, remarquant sa ressemblance avec un chapelet, et s'en fut, le coeur serré par un étrange sentiment.
Ils s'étaient séparés depuis quelques instants quand son inquiétude grandit encore. Une douleur lui étreignait le coeur et le corps, et elle se sentait suffoquer sous l'angoisse. Alors elle se retourna pour les rattraper ; mais à cette instant un souffle méphitique balaya la vallée, courbant les arbres sous lesquels elle marchait. L'air crépitait comme avant un orage. Elle courait rejoindre ses amis, mais la terreur s'abattait sur elle comme un oiseau gigantesque, une terreur déclenché par quelque chose de terriblement étranger qui approchait. Elle vit alors les trois personnages en haut d'une colline, et arrivant sur eux, un être immonde, grouillant des péchés du monde, sur un char volant enflammé. Le vieillard leva les bras au ciel, et un éclair zébra l'atmosphère, l'éblouissant et laissant derrière lui une odeur étrange. Quand Amalya retrouva la vue, il n'y avait plus ni apparition, ni veillard, ni enfants...
Elle resta là, tremblante sous la pluie d'été, consciente qu'elle venait d'assister à une chose étrange. Puis, enfin, elle sortit de sa léthargie et retourna sur ses pas, vers la ville qu'elle s'efforçait de rejoindre avant ces évenements.

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Amalya
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MessageSujet: Re: Amalya de la Taverne   Dim 14 Jan - 15:13:45

Durant quelques temps, la vie d'Amalya fut paisible. Elle s'efforçait d'oublier l'épisode étrange, qui n'avait de toute façon aucun sens pour elle. Ce jour là elle était fatiguée, elle n'avait pas bien dormi ni bien mangé depuis longtemps, ce qui expliquait facilement une hallucination déclenchée par la foudre.

Puis elle se mit à faire des rêves étranges.
Elle avait toujours fait des rêves bizarres, mais cela prenait à présent un autre tour. En effet, ces derniers prenaient de plus en plus de réalité. Certains jours, elle avait l'impression de rêver de sa vie et de vivre dans ses rêves. Il était extrêmement dur pour elle de différencier les deux ; car si elle avait accès à toute une gamme de sens dans la réalité, les mêmes étaient présents dans ses rêves. Une fois elle se brûla dans un rêve, elle en hurla de douleur, mais en continuant à rêver. Au matin la brûlure était encore là, rouge sur sa peau, dessinant d'étranges arabesques. Elle comprit alors que sa vie était en danger. Il fallait qu'elle trouve un moyen de se sortir de cet état.
Elle alla voir toutes sortes de médecins et de charlatans, qui lui sortirent de grands discours sur la puissance de l'esprit et la force de l'auto hypnotisme. Certains traitements qu'elle prit aggravèrent son état ; d'autres la laissaient dans un tel état de faiblesse qu'ils étaient pires que le mal.
Elle avait entendu des légendes sur une organisation étrange, les Voleurs de Rêves, qui pouvaient guérir tous les troubles de l'esprit et de l'âme. Ce n'étaient que des légendes, mais parfois ces dernières ont un fond de vérité, et Amalya ne se voyait pas continuer ainsi. Elle partit donc en quête.
Elle traversa ainsi de nombreuses contrées, sans jamais rien trouver de bien probant. Elle ne le savait pas encore, mais les Voleurs de Rêves n'étaient tout simplement pas présents sur son Monde.
Un soir elle s'arrêta dans une petite auberge d'un village guère plus grand qu'une bourgade paysanne, et dont le seul élément d'intérêt était la gare ferroviaire.

L'auberge était tranquille, sans prétention mais bien tenue. Assise dans un fauteuil énorme, Amalya regardait le bois craquer doucement dans la cheminée. Il y avait peu de gens ce soir là, et l'atmosphère était calme. Seul un voyageur de commerce accoudé au bar faisait parfois entendre le tintement discret du verre qu'on repose. Le barman était occupé à une tâche nébuleuse dans l'arrière salle.
Au milieu de tant de quiétude, Amalya sentait la fatigue de la route et des nuits agitées la rattraper. Elle glissa doucement dans le sommeil, sans s'en rendre compte.
Elle rêva qu'elle était toujours dans l'auberge. Pour une fois, elle savait, elle était consciente qu'elle rêvait. Elle se leva pour aller prendre un verre, testant l'étrangeté du rêve. Elle se sentait floue, désincarnée. Elle s'assit au bar, non loin de l'autre voyageur, et tenta de se servir. Mais ses mains passaient à travers les matériaux, s'y accrochant avec peine.
"Pas grave, se dit-elle, je ne suis qu'esprit, je vais me contenter d'un esprit de vin."
Elle se retourna alors et eu le choc de se découvrir, dormant dans le fauteuil.
"Assurément, voilà un étrange rêve. Je suis à la fois ici et là-bas. Et le pire, c'est que ça semblerait presque logique". Alors, pour s'amuser, elle tenta de faire lever son corps par la force de sa pensée. Elle se concentrait, mais rien ne bougeait, en dehors de sa vision qui devenait floue.
C'est alors qu'une voix à côté d'elle lui dit :
"Il ne faut pas se concentrer. Juste suggérer. Ca marchera mieux."
Elle se retourna. C'était l'étranger. Elle n'avait pas trop prêté attention à lui tout à l'heure, se contentant d'enregistrer sa présence ; mais à présent il était face à elle et elle ne put que remarquer qu'il avait un regard… étrange. C'était en dehors de ça un homme d'une trentaine d'année aux cheveux bruns, absolument banal, si bien qu'il était difficile de le décrire précisément. Mais ses yeux avaient quelque chose d'autre, étrangement hypnotiques, comme ouvrant sur d'autres mondes.
Il avait du saisir ses pensées, car ses yeux sourirent, brillants de manière malicieuse. Il reprit, d'une voix tranquille, comme s'il ne voyait pas que c'était son rêve :
"Si vous voulez agir sur certaines choses en particulier, il faut les frôler doucement. Plus vous vous concentrez, moins c'est efficace. Le Rêve n'aime pas qu'on le force. Il préfère les visions générales, les probabilités incertaines. Si vous faites les choses sans y penser… et bien vous les faites. A l'inverse, si vous focalisez votre pensée, même sur un élément simple, vous n'arrivez plus à le faire. Vous vous souvenez sans doute de rêves où vous ne pouvez pas courir ? Et bien, vous n'y arrivez pas parce qu'à ce moment, vous concentrez toute votre volonté sur votre course."
Amalya se faisait à l'absurdité de cette discussion. Après tout, cette histoire n'avait lieu que dans sa tête ; dans la réalité le voyageur était toujours en train d'écluser au comptoir sans s'intéresser à elle. Alors elle décida de faire parler son inconscient.
"Si vous savez tout ça, vous savez aussi sans doute pourquoi mes rêves sont si étranges ? Et surtout, comment faire pour qu'ils ne soient de nouveau plus que des rêves ?
-Êtes vous vraiment sûre de ne plus vouloir rêver ? Votre petite vie de tous les jours vous satisfait-elle vraiment ?
-… J'aimerais juste pouvoir rêver comme avant. Ma vie n'est pas folichonne, je ne suis qu'une voyageuse qui vit de ce qu'elle trouve ; c'est vrai que jamais je ne vais affronter de dragon ou explorer des ruines prédiluviennes. Mais… Je ne risque jamais non plus de me faire tuer par un dragon ou par ce qui peut rôder dans les ruines en question. C'est un juste milieu. Il y a encore quelques temps, ça allait ; je rêvais normalement, et puis je me réveillais et ça mettait fin aux cauchemars. J'avais des beaux souvenirs pour ma journée, de belles aventures la nuit, et la certitude d'être dans un monde logique. Mais à présent, j'ai l'impression que rien ne peut me sortir de certains rêves, que je pourrais y mourir pour de vrai. Que je pourrais m'y perdre.
-C'est vrai, il est possible de s'y perdre et de mourir. Mais, si vous n'oubliez pas qui vous êtes, cela ne prête pas à conséquence. Vous continuez de rêver sur d'autres fréquences, vous passez de mondes en mondes. En fait, cette manière de rêver vous donne une forme de toute puissance. Vous n'avez plus à vous sentir figée dans la réalité d'un monde. Il n'y a plus que les lois du Rêve qu'il faut respecter. Réfléchissez bien. Si vous voulez vraiment arrêter, je peux vous aider. Mais…
L'inconnu se rapprocha d'elle, ses yeux planté dans les siens. La proximité de cet homme étrange chavirait son âme, et elle soupçonnait que rêver accentuait cet état. Elle ressentait un trouble étrange et nouveau auquel elle ne pouvait donner de nom. En même temps, aucun homme ne s'était encore tenu si proche d'elle, dans les rêves ou la réalité.
-… Si vous prenez la décision de tout arrêter, ce serait gâcher un grand talent…

Elle n'arrivait plus à réfléchir, figée dans l'étrangeté de ces yeux. C'était la promesse de nouveaux mondes, d'une félicité insolite et d'aventures sans nombre. Elle sentait la tête lui tourner, son esprit se perdre dans ce regard merveilleux…

Elle se réveilla alors en sursaut. Elle était dans le fauteuil près du feu, le cœur battant à cent à l'heure. Seule. Il n'y avait plus que le bruit de la flambée dans la salle. Reprenant ses esprits, elle se retourna vers le feu.
Et elle vit alors le voyageur, assit dans le second fauteuil, la regardant d'un petit air moqueur. Elle resta pétrifié. Elle tentait de se convaincre qu'elle n'avait fait que rêver, que durant son somme il s'était rapproché du feu, et qu'il rigolait de son réveil en sursaut.
L'inconnu se leva, lui souhaitant une bonne nuit de la même voix douce que celle dont elle avait rêvée. Ca n'est pas une preuve, se dit-elle. Je l'ai sans doute entendu parler au barman. Oui, sans doute.
Arrivé à la porte, l'étranger se retourna et déclara :
"Si vous vous décidez, prévenez-moi."
Puis il monta. Amalya resta atterrée dans son fauteuil. Elle ne comprenait pas ce qui se passait. Il devait quand même y avoir une frontière fixe entre les rêves et la réalité.
Ou bien cet homme était-il un des Voleurs de Rêves qu'elle cherchait ?
En même temps, ce pouvait aussi bien être un de ses hommes qui, une fois sorti de leur maison, pensent que toutes les femmes ne songent qu'à la débauche. C'était une espèce fréquente chez les voyageurs de commerce.
Mais si ce n'était pas ça ?

Elle monta se coucher, l'esprit perturbé par des questions sans réponses. Son sommeil fut agité, mais ses rêves bien plus calme que ces dernières nuits, comme si l'épisode devant le feu avait été l'apogée de son étrange maladie.

Au matin, elle demanda à la patronne qui lui apportait son petit déjeuner :
"Dites-moi, est-ce que vous pourriez me dire quel est le nom de l'autre personne qui séjourne avec moi à l'auberge ?"
La gérante la regarda d'un air bizarre, jusqu'à ce qu'Amalya se sentit mal à l'aise, redoutant ce qu'elle allait dire. Enfin elle se décida à parler, en finissant de lui servir son thé :
"Mademoiselle, vous êtes la seule cliente de l'auberge actuellement."

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MessageSujet: Re: Amalya de la Taverne   Mer 7 Mar - 23:56:05

Amalya repris sa route dans la journée, mais son cœur doutait à présent terriblement. Le train la mena dans une grande ville. Là, elle descendit dans un hôtel de bonne réputation. Elle avait besoin d'un vrai repos, et d'être entourée de gens "réels", si tant est qu'elle puisse encore faire la différence.

Une fois dans sa chambre, elle s'étendit sur le lit, fermant les yeux et se laissant aller aux questions qui la taraudait.
Etait-elle folle ? Si son esprit perdait les pédales, que pouvait-elle faire ? Se donner la mort plutôt que de risquer de se retrouver dans un asile d'Etat ? Elle avait entendu parler d'un docteur à Vienne qui accomplissait des miracles, un certain Fred.
Mais si, finalement, elle n'était pas si folle ? S'il y avait une certaine réalité à ces histoires ?
Machinalement sa main frôla le collier de graine qu'elle portait autour du cou. Une douce odeur de rose et d'orange se répandit alors.
Amalya sentit la fatigue l'envahir, pourtant, elle ne s'endormit pas. Ou bien ?
Si c'était un Rêve… Elle s'imagina flotter au-dessus du lit. Elle se sentit décoller. Alors elle ouvrit les yeux, et s'assit.
Elle retomba brutalement sur le lit, comme tombant d'une petite hauteur.
"Bien, donc, je rêve. Ou alors l'air ici est très léger."
Alors elle invoqua dans son esprit l'image du Voyageur : ses boucles brunes, son sourire sardonique, ses yeux étranges… elle avait du mal à fixer son esprit sur son souvenir. Alors elle se contenta d'effleurer son souvenir. Puis de l'évoquer à peine, comme du coin de l'œil de son esprit.
"C'est bon, je suis là."
Elle se retourna. Il était là, en effet, étrange et séduisant. Un instant elle rougit en se disant qu'elle était seule dans une chambre avec un homme ; puis elle se rappela qu'elle rêvait, et sa gêne se dissipa. Un avantage de la folie : on finit par ne plus se préoccuper de la valeur de ses chimères.

L'inconnu haussa un sourcil.
"Ce n'est pas parce que je fais partie d'un rêve que je suis une chimère ou que je vous appartiens. Méfiez-vous : Rêver donne une grande puissance, mais vous trouverez toujours plus fort que vous. Vous êtes charmante quand vous rougissez… Je ne peux que vous pardonner cette faute de débutante. Je pense que si vous m'avez appelé, c'est que vous vous êtes décidé ?"
Elle s'interroge encore un court instant. Mais sa vie est devenue si problématique… Mieux vaut être complètement aliénée mais heureuse, qu'à demi raisonnable et triste.
"D'accord. Dites-moi ce que je dois faire. Je n'ai rien qui me retient."
Il s'approche d'elle et lui prend les mains. Son regard plonge dans ses yeux, et elle se sent bizarrement mise à nu.
"Bien. Mais avant, il faut que vous me donniez quelque chose. Une toute petite chose, qui ne vous sert à presque rien…"
Son visage s'approche encore, et elle sent son souffle sur sa peau. Elle a la gorge sèche. Elle se voit mal refuser quoi que ce soit, même si ce n'est pas "convenable"… Et puis, ce n'est que son esprit. De toute façon…

Elle s'abandonne dans les bras de l'inconnu, sans demander plus de détail sur le contrat qu'elle signe.

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MessageSujet: Re: Amalya de la Taverne   Jeu 14 Juin - 0:42:35

Ce qui se passe ensuite sort du champ de l'expérience humaine. Il y a bien sûr certaines choses bien humaines qui se passèrent cette nuit là... Mais laissons un voile pudique les recouvrir.
La nuit s'étira pour ne plus jamais finir, devenant des jours, des mois, des années.
Durant tout ce temps, elle abandonna son corps, sa vie. Elle abandonna une partie de ses souvenirs. Elle abandonna aussi une grande part de son identité, et se découvrit multiple et fragmentée. C'était l'une des leçons du rêve : ni limite ni finitude, mais multiplicité et changement. Parfois, elle essayait de retrouver une perception humaine : elle se voyait alors comme une grande sphère d'énergie bleue, d'un feu brulant et glacial, dans un étrange espace sans dimension, ou plutôt qui contenait toute les dimensions. Elle se contentait de vivre cet état.

Plus tard (mais étais-ce au même moment ? L'état de sphère bleue semblait hors du temps), elle se souvenait d'un jardin près d'un lac. La forêt proche était paré des couleurs d'automne, et la cime des montagnes déjà couronnée de neige. Son mentor tentait de lui faire appliquer les leçons apprises si intuitivement hors du temps : mais dans cet espace concret, son esprit bien qu'anesthésié se rebellait, refusait de se dédoubler, de dépasser les limites de son corps.

L'époque qui suivit sa rencontre avec l'étranger resta à jamais confuse. Quand les talents d'Amalya se révélèrent à leur pleine puissance, sa perception du temps resta à jamais chamboulée. Elle avait parfois des souvenirs de choses futures, tandis que la chronologie était devenue pour elle une épreuve de force. Parfois la séquence de ses souvenirs restait assez longue pour former une histoire ; le plus souvent ce n'était qu'images et sensations fragmentaires.

Cela importait peu.

Au travers de son apprentissage, elle apprit à faire des choses étranges, qui autrefois lui auraient paru sorcellerie. Elle pouvait se dédoubler facilement à présent, s'effacer de l'esprit des gens ou au contraire leur imposer des idées, influencer sur le cours des évènements par sa seule volonté. Parfois son mentor l'accompagnait, mais il lui sembla qu'avec le temps il était moins présent. Elle rencontra d'autres Rêveurs à travers les mondes et apprit d'eux nombre de techniques. Elle recroisa le vieil homme avec ses deux enfants. Ils avaient rajoutés à leur compagnie un petit singe et un chien amusant avec une tache noir sur l'œil.
Elle était impressionnée par la maitrise du vieillard à sauter de Monde en Monde. Il les traversait comme on traverse une campagne.

Elle rencontra aussi les Voleurs de Rêves, mais comprit qu'ils n'étaient pas du même monde que les Rêveurs, leur technique n'étaient pas exploitables... et ne lui semblait pas bien utile. Pour elle, c'était comparer la dague et le bazooka. Sans s'en rendre compte, l'orgueil commençait déjà à pourrir son cœur...
Elle ne prenait plus la peine de s'intéresser aux habitants des mondes. Il suffisait qu'elle veuille pour qu'ils agissent : ils n'étaient à ses yeux plus que des pantins. La fois suivante, quand elle rencontra le vieillard, celui tenta de la mettre en garde, mais elle refusa de l'écouter.
"Prends garde, lui dit-il, il est des Portes qu'on ne peut franchir sans baisser la tête..."

Puis il lui demanda depuis combien de temps elle n'avait pas vu tous ses amis. Elle repensa alors à son mentor, son initiateur. Chez les Rêveurs, les noms se gardaient secret et elle n'avait que son image mentale pour l'appeler. Soudain, cela lui sembla important de connaitre son Vrai Nom. Elle se rendit aussi compte qu'il n'était plus venu depuis longtemps.

Quand elle se réveilla au matin, les cendres du feu étaient froides et le vieillard et sa troupe partis.
Elle essaya alors d'appeler son ancien amant. Elle tenta tous les modus, les teintes, les appels. Seul le silence lui répondit sur la lande déserte. Elle ressentit alors une solitude terrible. Elle ne pouvait, comme le vieux, changer de monde comme ça, mais elle éprouva alors un désir immense de se retrouver dans une ville, avec des gens. Mieux, avec des gens qu'elle connaissait.

Sur la plaine déserte, elle tenta alors de forcer le monde à accoucher d'une ville.
Mais le monde résistait. Quand elle tournait la tête, les bâtiments qui s'étaient élevés retombaient, le sol redevenait plat. Les humains ne s'incarnaient pas, sauf en de pâles copies blêmes, qui s’épuisaient et s'atténuaient comme des fantômes.
Puis elle vit que là où elle avait tenté de changer le monde, il n'y avait plus rien. Rien qu'un néant infâme, une bouche vorace qui s'agrandissait. Pétrifié, elle contempla le désastre qu'elle venait de commettre. Et elle comprit aussi qu'elle était dans les ennuis jusqu'au cou. La surface tangible s'affaiblissait, et elle ne voyait pas comment échapper au néant. Il fallait qu'elle crée une porte de sortie... mais elle avait tant pris de la substance du Rêve qu'il ne pouvait plus rien offrir.
Une peur terrible la saisit. Elle comprit qu'elle s'était condamnée elle-même.
En face d'elle un bâtiment branlant s'obstinait à survivre. Ce n'était qu'un amas vaguement rectangle et blanchâtre. A ses pieds se tenait une âme. Amalya se rendit compte avec un haut-le-cœur que la déliquescence du monde lui donnait l'apparence d'un noyé de plusieurs jours. Son ventre distendu et gonflé était entrouvert, et donnait l'impression d'être un déguisement qui recouvrait mal... autre chose. Il émanait de la créature une aura de terreur indicible.

La... chose s'approcha, passant sur le vide comme glissant sur un nuage. De plus près, l'odeur était insupportable : le fade néant des charniers, l'odeur pourpre des génocides, la saveur acre des holocaustes.

"Je vais
te proposer
un marché..."


L'horreur ambulante parlait étrangement, comme si le simple fait de parler lui était pénible. Trop existentiel. Pourtant ses mots vrillaient l'âme d'Amalya d'une manière pénible.

"Si tu accepte,
tu m'appartiens
et si tu n'accepte pas
Tu m'appartiens aussi..."


Amalya commença à se dire qu'elle n'était peut-être pas à l'origine de cette "porte de sortie".

"Meurs pour moi, enfant de la lune...."

La créature déchira son masque de chair. Se qui se révéla dessous, Amalya l'oublia aussitôt, trop occupé à exprimer une horreur qui dépassait se qu'elle pouvait encaisser. Les... mâchoires ? de la bête se refermèrent sur elle, l'engloutir et la mâchonnèrent, alors qu'encore vivante, elle hurlait et implorait la grâce des Dieux.

Mais dans cet endroit que le néant avait fini de dévorer, seul le silence répondit à son cri. Et bientôt, seul le silence régna.

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MessageSujet: Re: Amalya de la Taverne   Sam 5 Sep - 19:37:00

oooo! ex-tra-or-di-nai-re!!! je n'ai jamais vu de si belles histoires en ligne. Je crois que je préfère même celles en ligne que celles en livre. Bravo!!! pourquoi n'écrivez-vous pas dans des livres? peut-être le faites vous déjà, ou peut-être que votre désir ne se situe pas dans l'éditions de livres. En tout cas, je respecte vos décisions et vous dis encore bravo...
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